Nous sommes dans la 2ème moitié du XVIIIème sicèle, en province, et Benjamin Rhatery (Jacques Brel) est amateur de bonne chair, et trousseur de jupons. Pratiquant une médecine aussi honnête que l’époque le permet, surtout auprès des pauvres qui n’ont pas les moyens de le payer, Benjamin se confronte à l’idée du mariage, qui pourrait soit le sauver de ses créanciers, soit lui permettre de choper Manette, la seule qui compte à ses yeux.

Ce film de 1969 est l’adaptation d’un roman de Claude Tillier, publié en 1843. Les témoignages d’époque soulignent à quel point le roman était moderne. Pourtant, en 2020, la plus forte impression laissée par le film se résume d’un “Vache, c’est daté”. Est-ce justice ?

1843, le bouquin

Pas lu le bouquin, mais Georges Brassens ne tarit pas d’éloges à son sujet. En 1967, dans l’émission Bibliothèque de poche, accompagné de son copain René Fallet1, il déclarait ainsi :

Brassens : Je pense que les auteurs que je relis le plus souvent, en premier lieu, c’est Voltaire. Et après Voltaire, immédiatement Claude Tillier, mon vieil oncle Benjamin.
Fallet : Que tu m’as fait lire.
— Oui, je te l’ai fait lire, d’autres me l’avaient fait lire, c’est comme ça. Claude Tillier, d’ailleurs, n’est pas très connu, c’est bien dommage, parce que c’est un des plus grands écrivains, un écrivain voltairien. C’est sous le manteau en somme qu’il est lu. Il est lu en cachette. Par exemple, un type me fait lire Claude Tillier, je le lis, je suis enthousiasmé, je rencontre Fallet, je lui demande s’il a lu Mon Oncle Benjamin, je le lui passe, il le lit et il le fait lire à d’autres.
— C’est les agents secrets de la littérature.
— Comme ça, à cause de nous, y’a une cinquantaine de personnes qui ont lu Claude Tillier et qui continuent à le faire lire à d’autres. Enfin, nous autres en tout cas, nous ne lions pas connaissance avec un nouvel ami sans l’obliger d’abord à lire Mon Oncle Benjamin, c’est indispensable ça. Pour être de nos amis, il faut le lire. (…) Quand j’ai lu Mon Oncle Benjamin, je me suis découvert si vous voulez à ce moment-là. C’est ce que j’attendais. Je devais avoir 24 ou 25 ans. Mais je le lis chaque année.

Que de louanges, on le lira vite.

1969, le film

L’adaptation du bouquin est signée Édouard Molinaro (Oscar, Hibernatus, L’Emmerdeur ou La Cage aux folles). Il essaie longuement de convaincre la Gaumont, avec laquelle il est sous contrat, de faire le film, mais le projet n’aboutira que lorsque Jacques Brel s’ajoute au projet.

Visiblement fidèle au bouquin, c’est paillard, ça montre des nibards, mais on y défend la femme. Son rôle y est d’abord — c’était prévisible — cantonné à l’arrière plan, c’est-à-dire au service des beuveries entre copains et au pilotage des brouettes qui ramènent les maris ou les frères ivres au bercail. Mais au milieu de cette philosophie libertaire, sans dieu ni maître, on lui reconnaît son droit à la liberté, mais aussi à la débauche, où son libre-arbitre doit être conservé. Un pas minuscule avec un point de départ sordide, mais invariablement dans la direction du #MeToo.

Le film peut-être parfois pataud — comme dans les scènes impliquant le personnage de Bernard Blier, qui après avoir humilié Benjamin d’un bisou forcé sur le cul, subira sa vengeance dans une parodie de Monte Cristo — mais il garde malgré tout un cœur gros comme ça qui nous empêche de l’accabler de critiques possiblement injustes puisqu’on ne maîtrise pas les nuances des mœurs de l’époque dont il fut le fruit.

Ce sujet de 9 minutes disponible sur INA.fr, documente le tournage du film :

Interrogé sur la modernité de Mon Oncle Benjamin, Molinaro répond alors :

C’est Tillier qui est moderne. Après que j’ai eu découvert Mon Oncle Benjamin, son seul roman je crois, j’ai lu ses pamphlets, j’ai lu les pamphlets de Tillier et quand on lit les pamphlets de Tillier, qui est un espèce de contestataire de l’époque louis-philipparde, c’est un homme extrêmement moderne, c’est un homme d’aujourd’hui, on dirait du Rocard ou du Krivine, alors la modernité de l’œuvre, elle est inscrite déjà dans l’œuvre, je n’ai pas à m’en préoccuper.

Dans Le Grand Entretien d’Edouard Molinaro2, en octobre 2011, François Busnel l’interroge sur ses motivations :

Busnel : le plus beau film de votre carrière, si vous me permettez, l’un des plus beaux du cinéma français, avec Jacques Brel, au plus haut de sa forme, Bernard Blier, la superbe Claude Jade, mais aussi Rosy Varte, Paul Préboist, et ce film c’est Mon Oncle Benjamin. Comment avez-vous retrouvé, dégoté, ce texte, absolument méconnu d’un très grand écrivain du XIXè siècle qui s’appelle Claude Tillier ?
Molinaro : Claude Tillier était surtout un pamphlétaire, il a écrit quelques articles, quelques poèmes et deux romans, si je me rappelle bien, dont Mon Oncle Benjamin, qui n’a pas eu beaucoup de succès en France à sa sortie, qui a été révélé par les Allemands je crois. (…) Mon Oncle Benjamin est un film pré-révolutionnaire si j’ose dire, libertaire et libertin (…) et c’est Jacques Brel, quand je lui ai proposé ce texte, qui a imposé le film.

Jacques Brel qui par ailleurs disait :

J’ai la faiblesse de croire que c’est un grand livre Mon Oncle Benjamin. C’est plein de vigueur, y’a une espèce de forme d’amour asssez insolite mais c’est assez noble, j’aime bien ça.

Au final, ainsi contextualisé, on peut s’abandonner à apprécier le film, qui nous parle d’avant, et une des dernières scènes — je n’ai pas pu trouver quiconque la commentant sur Internet dans mes maigres recherches — nous conforte dans cette idée. Lors du dernier dîner de Minxit, celui-ci convie tous ses bons copains et copines, et son œil s’attarde sur celui, particulièrement humide de Parlenta (Paul Préboist), zoom à l’appui. Impossible de ne pas penser que ce gimmick, visible que pour ceux qui ont envie de le voir, puisse évoquer une possible relation intime entre ces deux-là.

Bref, il vous faudra passer outre 50 années d’évolution des mœurs pour apprécier le film, mais il est malgré tout vivement recommandé. C’est le Joey Tribbiani des films : il vous embarassera souvent mais il a un cœur gros comme ça.

  1. dont, dit en passant, Joe Gantdelaine et moi-même vous recommandons Paris au mois d’août.

  2. à partir de 19’38